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  • Léa Dedola

Déterritorialisation des Géoglyphes



Hier, à la pause déjeuner, j'écoutais une émission de France Culture (Je ne serai jamais arrivée là si..., mise en scène par Judith Henry : lien ici) dans laquelle Judith Henry et Julie Gayet lisent des entretiens d'Annick Cojean réalisés avec plusieurs femmes célèbres, entre autres noms connus : Virginie Despentes, Christiane Taubira, Gisèle Halimi … Et, malgré que je ne sois pas vraiment une adepte des œuvres littéraires d'Amélie Nothomb (j'attendais donc peu de choses de son entretien …), j'ai été beaucoup intéressée par son approche des géoglyphes. Voici la retranscription du passage en question :




*


AC : " Vous avez parfois dit que l'ensemble de vos livres constituaient une sorte de rébus, lequel ne sera déchiffrable un jour que lorsqu'on les aura tous lus"


AN : "Je ne nargue pas mes lecteurs, le rébus est valable pour moi aussi"


AC : "Mais vous l'organisez, puisque vous décidez lequel des trois ou quatre livres écrits dans l'année sera publié"


AN : "Je choisis un livre que je trouve bon et qui, en effet, fera sens dans la big picture".


AC : "Mais il y a bien un dessein global ?"


AN : "Je dessine un géoglyphe"


AC : "Pardon ?"


AN : "Toutes mes vérités sont décidément en Amérique du Sud. Les géoglyphes sont des œuvres d'Art géantes tracées sur le sol pour n'être visibles que des oiseaux ou des Dieux. Les Mayas notamment en ont fait de splendides et aucun humain n'en avait la vision puisqu'à leur époque l'avion n'existait pas. Et bien je pense qu'à mon niveau, je fais un géoglyphe. Je ne sais pas qui le verra un jour, mais j'y travaille [...]".



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I- Problématisation




Je ne sais pas si j'essayerai de découvrir "le géoglyphe" d'Amélie Nothomb (j'ai déjà lu quelques-uns de ses livres, peut-être que je devrais réessayer ? Je suis sûrement passée à côté de quelque chose …) mais plusieurs idées, implicitement évoquées dans cet entretien m'intéressent, et surtout les questions, toutes les deux liées et toutes les deux paradoxales, du "point de vue" et du "territoire" (ou encore, du "support", de l' "empreinte" positive/négative/numérique et du "message", mais tout cela sera pour une autre fois !).


1. Les géoglyphes sont immenses, ce sont effectivement "de grands dessins, de grands motifs à même le sol [1]", qu'aucun être humain ne peut naturellement observer en entier (sans s'aider de technologies). Et donc : Qu'est-ce qu'un "géoglyphe" ? C'est originellement une forme qui ne peut être vue qu'en parties et qu'en sélections. Et … évidemment, cette définition va évoluer avec les technologies informatiques (de deep learning, de simulation 3D, …). Aujourd'hui un géoglyphe n'est certainement pas un objet effacé et morcelé. Qu'est-ce qu'un géoglyphe donc ? La question persiste…


2. Les géoglyphes sont des œuvres localisées, géographiques, "terre-à-terre" (ou terre-à-mer, dans certains cas), et pourtant on voit bien ici qu'ils se réalisent d'abord dans l'esprit de celui ou celle qui regarde et qui forme la "Big Picture". Puisqu'ils sont "déterritorialisés", retirés du sol et (re)composés dans un non-lieu imaginaire et cognitif (Cf. "la théorie des changements de point de vue" de Alain Berthoz), ils peuvent devenir des objets métaphoriques et spirituels. C'est sûrement ainsi qu'un parallèle entre l'histoire d'une vie humaine (une identité) et un géoglyphe est possible. L'identité est comme un géoglyphe que l'on doit construire et reconstruire mentalement, années après années, dans l'objectif d'en saisir et d'en révéler … et bien peut-être une essence, une "image" globale. Car comme le dit Jean-Paul Sartre et comme le rappelle Bruno Latour (en y introduisant davantage de sociologie), "l'existence précède l'essence" et je vous redirige vers son article pour plus d'approfondissements sur le sujet (ici). En d'autres termes, cette fois-ci empruntés à Tzvetan Todorov et qui apportent à la pensée existentialiste une perspective plus artistique (faisant à mon avis davantage échos au projet d'Amélie Nothomb) : "La vie est une œuvre en soi", "L'humain ne construit du sens qu'à partir de sa propre histoire" (La Signature Humaine, 2009).




II- Géoglyphes d'antan




Dans l'ordre : Humanoïde, Humanoïde, Souris et un Homme, Serpent à double tête dévorant deux Hommes, Poisson, Félin, Tête Humaine (Source : site de l'université de Yamagata)




Les géoglyphes, montrés ci-dessus, ont été réalisés en Amérique du Sud, dans le désert de Nazca au Pérou (principal lieu d'investigation sur les géoglyphes). Ils ont été découverts par l'unité de recherche du professeur Masato Sakai de l'Université de Yamagata à l'aide de vues aériennes (notamment satellites), d'analyses de données 3D et d'intelligence artificielle (système de Deep Learning, développé par IBM Japon).


Les géoglyphes de la période pré-inca notamment (entre -100 BC [2] to A.D 300 [3]) laissent des zones d'ombre, de mystère … Le temps passant, un travail de reconstitution et de recontextualisation spatiotemporel doit être effectué : il nous faut voyager dans le temps afin de retrouver la forme et les usages d'origine. En attendant "la révélation des géoglyphes !!!", ces absences occasionnent plusieurs hypothèses : des géoglyphes comme "calendrier astronomique" (Maria Reiche, Mystère dans le Désert, 1949 ; Maria Reiche qui a repris les recherches de Paul Kosok), et encore, des messages destinés aux Dieux ou aux extraterrestres … autrement nommés "crop circle", et "un peu moins" scientifiques (pour ne pas dire conspirationnistes) quand ils ne sont pas un objet narratif réemployé au cinéma notamment.


Crop Circles sur l'affiche de Signs de M. Night Shyamalan (2002)




III- Géoglyphes d'aujourd'hui




Il existe des Géoglyphes contemporains particulièrement dans la mouvance du Land Art, tendance qui se prête bien à cet exercice du fait de la forme in situ de ses œuvres d'art. Ceux de Jim Denevan ne sont qu'un exemple de ce que la pratique artistique, avec ses nouveaux outils, a pu apporter de différent sur le sujet : géoglyphes de lumière, géoglyphes "éphémères" (dans la neige, mais photographiés) …



Jim Denevan. Lake Baikal (2010), Australia (2011), Sharjah (2014, de jour et de nuit), Miami Beach (2015, de jour et de nuit),


Il n'existe pas (peu ? [4]) d'expériences virtuelles à strictement parler, c'est-à-dire se réalisant dans un environnement virtuel, qui traitent des géoglyphes, mais il existe un moyen virtuel (numérique) d'accéder à ces géoglyphes, via Google Earth. Ce procédé rend le géoglyphe doublement plus accessible, d'abord parce qu'il défie les règles habituelles de temps et de lieu, mais aussi car il est facilement utilisable par les amateur.trices de géoglyphes tel que Jacky Galvez (pas besoin d'être spécialiste pour zoomer sur la plateforme, la preuve : ici).





Et il existe aussi des moyens réels de dessiner virtuellement grâce aux données GPS de votre téléphone intelligent, par le biais des applications de running ou de vélo (Strava, Maps.me, Viewranger, Geo Velo, WallyGPX, etc.), des géoglyphes.


On a ici :


Géoglyphe numérique = itinéraire enregistré par une application GPS sur un dispositif qui devient de plus en plus un "wearable" [5]


Cette pratique, qui est devenue un challenge sur les réseaux sociaux (Marine Leleu en est l'instigatrice en 2018 en France, cf. son post Instagram : ici), est appelée le GPS Drawing ou GPS Art et est plutôt exécutée aujourd'hui par des sportifs.ves, que des artistes. En 1999 pourtant, iels s'emparaient déjà de ce "moyen d'expression" (ici vous pourrez lire l'histoire de la tortue de Reid Stowe), en 2010 Yassan rédigeait "PEACE on Earth" (ici) et "MARRY ME", demande qu'il adressa à son amie à travers le Japon (ici).



… On est pas mal niveau romantisme …



Dans un autre style, que j'apprécie personnellement un peu moins mais dont on a l'impression qu'il est toujours inévitable, Shaun Buswell et Erik Nyberg ont entrepris de dessiner des pénis, dont un "pénis géant" qui parcourt tout le Royaume-Uni (ici ; Buswell et Nyberg sont tous les deux musiciens, vous pouvez écouter leur musique ici, ici et vous trouverez ici un de leur "pop-up orchestra").


… je suis partagée entre génie et indignation …





Les géoglyphes d'antan n'étaient vus entièrement par personne, et dans le temps ils deviennent davantage des "souvenirs" (au sens que leur accorde Edgar Morin, c'est-à-dire des "réminiscences", remontant ou non "à [notre] mémoire"). Les géoglyphes d'aujourd'hui, réels et virtuels, sont (potentiellement) vus par tout le monde, tout le temps, partout et selon plusieurs points de vue qui en complètent la figure. Ce nouveau rapport expérientiel a de quoi susciter quelques interrogations : de quelles manières la formule "humain - technologies numériques - géoglyphe" redéfinit-elle (complète) la nature même de ce qu'est un géoglyphe ? Quelle conformation particulière du corps humain et du géoglyphe numérique est à l'origine de ce "tout voir" ? Qu'est-ce que le "tout voir" implique en terme d'expérience esthétique et émotionnelle ? Et, aller j'ose, en quoi cette "hypervision" pourrait-être caractéristique des technologies réalisées et peut-être même des rapports sociaux de notre époque ? (Cette dernière question, je la laisse pour un échange dans les commentaires ou un futur article ;).



IV- Changements de perspectives …



Les technologies de la "reproductibilité technique", mais en particulier la pratique numérique (de l'information) déplacent les contraintes spatio-temporelles du géoglyphe, le rendant accessible partout et tout le temps. Elles permettent en prime, quand elles sont associées à d'autres technologies (aériennes et satellitaires, par exemple), quelque chose qui me semble beaucoup plus fondamental, et qui était réservé aux oiseaux, aux avions, aux extraterrestres et aux Dieux : d'obtenir visuellement un point de vue du dessus.


L'être humain a de base la possibilité dite "vicariante" de changer de référentiels spatiaux, c'est la "théorie de la manipulation des points de vue" de Alain Berthoz.


"Des réseaux neuronaux différents sont impliqués dans le traitement des ces différents espaces : on active même des réseaux différents entre l'espace très proche (moins d'un mètre), c'est-à-dire l'espace de préhension, et l'espace de l'environnement immédiat (quelques mètres). [...] Nous avons, avec le mathématicien Daniel Bennequin, formulé l'hypothèse que le cerveau utilise des géométries différentes dans les différents espaces"

(Alain, Berthoz. La vicariance. Le cerveau créateur de monde. 2013. p. 92)


Cette compétence, et vous pourrez alors vous en rendre compte concrètement, sert par exemple aux "stratégies cognitives de navigation" : stratégie "égocentrée d'itinéraire" autrement appelée "mémoire de route kinesthésique" (je refais mentalement le chemin à parcourir, comme si je me sentais le faisant), stratégie "de vue d'ensemble, allocentrée, de survol ou d'aperçu" (qui concernera particulièrement notre réflexion autour des géoglyphes : je reconstruis un itinéraire global), stratégie "hétérocentrée" (je vois dans la perspective d'autrui : Berthoz suppose que cette capacité cognitive, associée à celle de la "vue allocentrée" permet le décentrement nécessaire à l'empathie [6]) et stratégie "de maquette 3D" (une vue "de coté" et "en couches" de bâtiments par exemple) [7].


C'est peut-être grâce à cette capacité cognitive de traitement géométrique de l'espace, que nous pouvons sans l'aide technologique reconstruire la "Big Picture", un "aperçu" du géoglyphe. La technologie numérique simule bien ces manipulations spatiales, permutations entre le point de vue égocentré et le point de vue allocentré : il suffit d'ouvrir Google Earth pour observer ces changements, recomposant donc la forme (sélective mais aussi totale) du géoglyphe. Le géoglyphe n'est plus que partiel, il est désormais visuellement achevé… Sur cette modalité sensorielle, avec l'aide technologique, la "Big Picture" n'est donc plus si difficile à reconstituer. Mais un géoglyphe est loin d'être une image et le réduire à cela nous empêcherait de percevoir le principal défaut qui se lie à notre expérience contemporaine des géoglyphes : les géoglyphes numériques sont "froids".


1. Qu'est-ce que "regarder un géoglyphe" à l'époque des technologies numériques ?


Cette capacité de vision allocentrée, s'exécute au détriment de l'immersion corporelle. Cette hypervision est froide, elle est diminuée de la dimension immersive et interactive (pleinement) émotionnelle, qui peut avoir lieu dans les environnements car elle s'exécute le plus souvent sur une image et le corps n'est pas autant impliqué dans cet échange. L'humain n'est pas de la même manière, physiquement et mentalement immergé sur un écran (immersion extéroceptive, visuellement à distance) que dans un environnement (visuellement à 360°) et nous interagissons avec l'un ou l'autre de manière complètement différente. Pour ne citer que cela, les dispositifs visuellement à distance doivent compenser des usages que nous avons dans l'environnement réel (les mouvements, les déplacements, par exemple) et fonctionnent donc essentiellement via des métaphores (Fuchs, 2018 [8]). Les jeux de eSport à cet égard sont les expériences qui ont réussi à parfaire au maximum ces interactions : malgré cette médiation (la manette, les métaphores utilisées : les combos au Joystick et boutons dans Mortal Kombat, par exemple…), les joueurs sont pleinement imprégnés de leur expérience de jeu, au point de la maitriser assez pour pouvoir performer.


2. Qu'est-ce donc que "dessiner son géoglyphe" à l'époque des technologies numériques ?


C'est une expérience collective qui est indirecte (médiée), qui est réduite au niveau sensoriel et émotionnel. C'est sûrement une tentative de faire "empreinte numérique", d'autant que celle-ci est impérissable, et c'est donc celle du partage et de l'information, qui servira de référence, de témoignage à une expérience bien réelle mais bien distante aussi (en terme de partage d'un vécu, car c'est bien un "aperçu"). Dessiner son géoglyphe aujourd'hui c'est donner à voir, à savoir … au péril peut-être d'une dimension "psychologique" (thérapeutique) et "philosophique" (existentialiste) à laquelle Amélie Nothomb devra donc se raccrocher.




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[1] Wikipédia est une encyclopédie collaborative (voire anarchiste) dont je soutiens l'initiative, notamment pour cela, et en général, mais Olivier Ertzscheid (excellent chercheur et excellent blog qu'il tient ) le dit mieux que moi, parce que "c'est cela qu'est Wikipédia aujourd'hui : la précieuse et mouvante synthèse d'une liberté d'expression et d'une liberté d'exposition au service d'une liberté plus grande encore : celle de comprendre le monde ".

[2] B.C : Before Christ

[3] A.D : du latin : Anno Domini ; en ang, "In the Year of Our Lord" ; en Fr, "Après Jésus-Christ"

[4] Si vous connaissez une expérience via laquelle on pourrait dessiner des géoglyphes virtuels et qui seraient visibles et interprétés par la communauté du jeu (ou autre, par une IA , par exemple), je suis très preneuse ! Quelque chose qui se rapprocherait peut-être de l'expérience de jeu de Death Stranding mais … en mieux si possible.

[5] Pas seulement un objet "portable" mais aussi un "habillement", qui se distingue ou s'efface derrière sa dimension esthétique (une montre, un bracelet et parfois un t-shirt connecté, etc.)

[6] Alain Berthoz, Gérard Jorland. L'empathie. 2004

[7] Berthoz, Op. Cit. p. 95-97 ; Cette liste est non-exhaustive.

[8] Philippe Fuchs. Théorie de la réalité virtuelle. 2018

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